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Ecologie & Environnement
Agrocarburants : un bilan environnemental décevant ?

Par Guillaume Calu
Publié le mercredi 26 septembre 2007. Dernière modification le jeudi 6 septembre 2007. 
Une étude parue dans la revue Science vient déstabiliser l’image écologique des agrocarburants (ou biocarburants) : selon Renton Righelato, du World Land Trust (une organisation de conservation des écosystèmes), et Dominick Spracklen, de l’université de Leeds (Royaume-Uni), les agrocarburants ne sont pas les meilleurs atouts afin de limiter les émissions de gaz à effet de serre. Bien au contraire, la séquestration du CO2 par des espaces forestiers restaurés est plus importante que l’économie de CO2 engendrée par les cultures d’agrocarburants. Cette nouvelle attaque portée contre les agrocarburants vient relancer le débat autour des carburants issus de végétaux supérieurs : quel est le impact réel sur l’environnement et l’économie ? Présentent-ils un intérêt réel dans la mise en place d’une politique énergétique durable ? Cette revue de presse dresse quelques éléments de réponse.

Des agrocarburants pas si "bio" ?

Les agrocarburants ont-ils un bilan écologique positif ? Pas vraiment, selon de nombreux écologistes et scientifiques. Leur bilan serait même médiocre, voire négatif. Ainsi, en comparant la séquestration du gaz carbonique par rapport aux émissions de CO2 économisées par les cultures productrices d’agrocarburants, Righelato et Spracklen [1] mettent en avant des arguments particulièrement critiques sur l’usage de ces agrocarburants. La culture du blé, permettant de produire du bioéthanol, permet d’éviter, en se substituant au pétrole, entre 0,2 et 0,6 tonnes de CO2/hectare/an. Mais en comparant la conversion de ce même gaz à effet de serre en bois par des pinèdes aux Etats-Unis, les auteurs montrent que ces dernières permettent de stocker 3,2 tonnes de CO2/hectare/an. La canne à sucre a le meilleur rendement actuel : près de 2 tonnes de CO2/hectare/an. Mais à comparaison gardée, la forêt tropicale stocke 4 à 8 tonnes de CO2/hectare/an. Le bilan devient particulièrement catastrophique lorsque les parcelles de canne à sucre sont cultivées sur des surfaces déforestées, coûtant près de 200 tonnes d’émission de CO2/hectare/an !

Quels sont alors les avantages écologiques des agrocarburants ? Dans un rapport d’étude sur les biocarburants, l’ADEME [2] dresse le bilan énergétique et d’émission de GES (Gaz à Effet de Serre) des biocarburants et carburants conventionnels. Lors de la transformation des végétaux et de leur utilisation comme combustibles, par rapport à la filière gazole, la filière EMVH/Diester produit 3,5 fois moins de gaz à effet de serre et a un rendement énergétique [3] 3,3 fois supérieur. Par rapport à la filières essence, la filière éthanol produit 2,5 fois moins de gaz à effet de serre (60 %) et a un rendement énergétique 2,3 fois supérieur. Cependant, le biocarburant E85 (85 % de bioéthanol, 15% d’essence) a été mis à mal en avril dernier, lorsqu’une étude américaine pronostiquait les effets négatifs de sa combustion partielle sur la qualité de l’air, en augmentant l’émission de composés organiques volatils (COV) précurseurs de l’ozone troposphérique. Selon ces auteurs, le biocarburant E85 pourrait être responsable d’une plus forte dégradation de la santé publique que l’essence [4].

Une filière gourmande en terrains et en matière première ?

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Crédits : University of New Hampshire

Les milieux naturels eux-même sont menacés par ces cultures : en Asie du Sud-Est, les forêts tropicales humides sont détruites au profit de plantations de palmiers à huile, tandis qu’au Brésil, les plantations de soja gagnent du terrain sur la forêt amazonienne. Enfin, la culture d’agrocarburants est consommatrice d’engrais et de pesticides, molécules polluantes et nécessitant de l’énergie fossile afin d’être produites. Michel Griffon, responsable du département agriculture et développement durable de l’ANR [5] n’hésite pas à résumer la situation en s’alarmant qu’ « il faudrait deux planètes pour remplir les estomacs, remplir les réservoirs, et préserver l’avenir de la biodiversité ». Mais si aujourd’hui, les agrocarburants ne représentent que 1% de la consommation mondiale des transports routiers, le poids de leur développement économique se fait-il déjà ressentir ? Selon la FAO, le prix des céréales devrait augmenter de 17% en 2007. Les mauvaises récoltes mondiales en céréales sur ces deux dernières années, combinées à une baisse des stocks de matière première agricole ont rendu les marchés sensibles, favorisant une hausse du cours des céréales [6]. Dans le cas du maïs, le programme bioéthanol américain a un impact réel sur les marchés. Les Etats-Unis fournissent 60% des besoins mondiaux. La production d’éthanol, qui mobilisait 10 millions de tonnes de maïs début 2000, en mobilise désormais 60 millions de tonnes en 2006, soit environ 10% de la production mondiale [7]. Cette hausse du prix du maïs en 2006 a fait craindre au marché une augmentation des surfaces cultivées, au détriment des cultures oléagineuses et protéagineuses, comme le soja. Les cours actuels sont donc influencés par cette crainte, alors que parallèlement, les biocarburants restent un débouché considérable pour cette filière.

Un débat de politique agricole

Si les agrocarburants ne peuvent bien entendu, à eux tout seuls, remplacer entièrement les combustibles fossiles [8], les objectifs actuels sur le plan national visent à incorporer les carburants végétaux comme additifs, à hauteur de 10% dans le gazole ou l’essence d’ici 2015 (le pourcentage retenu par l’UE est de 5,75% en 2010). Il existe deux types d’agrocarburants : le biodiesel, issu d’oléagineux (tournesol, colza, soja, palme, arachide) et le bioéthanol (canne à sucre, betterave à sucre ou maïs). Leur mise en place sur le marché représente pour les pays européens deux enjeux agricoles et économiques : d’une part, un nouveau débouché pour ces cultures offert aux agriculteurs, d’autre part, une moindre dépendance aux énergies fossiles. Une aubaine économique pour un monde agricole fragilisé, prometteuse sur le plan industriel et de l’emploi, l’ADEME allant jusqu’à pronostiquer la création de 30000 emplois dans les secteurs liés aux biocarburants.

La critique du bilan écologique des agrocarburants ravive le débat. Alors que l’UE s’est fixé comme enjeu de convertir 30% des surfaces agricoles à une agriculture respectueuse de l’environnement d’ici 2030, la culture des agrocarburants afin d’aboutir à cet objectif est contestée par les écologistes, de plus en plus critiques face à ces carburants végétaux. Certains n’hésitent pas à déqualifier les agrocarburants de leur synonyme de "biocarburant", pour ne plus les confondre avec l’agriculture biologique. Aussi, de plus en plus d’écologistes proposent d’instaurer un moratoire sur le thème des agrocarburants, et le développement de biocarburants de seconde génération, à meilleur rendement énergétique et plus respectueux de l’environnement. Mais agriculteurs et industriels attendront-ils jusque là ?


 

[1] Science, 2007, 317(5840), p. 902. DOI : 10.1126/science.1141361

[2] ADEME : Bilans énergétiques et gaz à effet de serre des filières de production de biocarburants en France (2002). En ligne

[3] Correspond à l’énergie restituée / l’énergie non renouvelable mobilisée. Plus le rendement énergétique est élevé, moins d’énergie fossile non renouvelable est nécessaire à la production du carburant

[4] Jacobson M.Z. (2007). Effects of Ethanol (E85) versus Gasoline Vehicles on Cancer and Mortality in the United States. Environ. Sci. Technol. 41(11), pp. 4150 -4157 DOI : 10.1021/es062085v

[5] Agence Nationale de la Recherche

[6] Le Monde, 07/08/07

[7] Ministère de l’Agriculture : Prix agricoles : les causes du boom actuel (08/08/07). En ligne

[8] Jancovici J.-M. (2004). Que pouvons nous espérer des biocarburants ? En ligne

Citer cet article :

Guillaume Calu (2007). Agrocarburants : un bilan environnemental décevant ?. SpectroSciences http://www.spectrosciences.com/spip.php?article77.

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Commentaires
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Sam
Posté le 11 janvier 2008
#575 Agrocarburants : un bilan environnemental décevant ?

Bonjour,

et merci pour cet article, mais je comprends mal la phrase qui suit :

"Le bilan devient particulièrement catastrophique lorsque les parcelles de canne à sucre sont cultivées sur des surfaces déforestées, coûtant près de 200 tonnes d’émission de CO2/hectare/an !"

Après les chiffres et les bilans qui précédaient, ne serait-ce pas plutôt 200 tonnes de CO2/hectare, mais non par an, étant dispersé en une seule année, celle de la déforestation - et à supposer qu’il ait été alors émis ?

Merci de me corriger si je me trompe.


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Guillaume Calu
Posté le 11 janvier 2008
#576 Agrocarburants : un bilan environnemental décevant ?

Bonjour,

Merci pour votre commentaire. Il me faut préciser que les résultats de Righelato & Spracklen sont basés sur 30 ans de données collectées, d’où les valeurs "moyennes" rapportées par an dans le texte.


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