Mots-clés

biodiversité
environnement
interview
ornithologie
Recherche

Recherche avancée

del.icio.us

Ecologie & Environnement
Interview de Frédéric Malher : l’ornithologie urbaine française prend son envol

Par Guillaume Calu
Publié le mercredi 28 mars 2007. Dernière modification le dimanche 25 mars 2007.  partager
L’ornithologue s’est invité en ville. Ce nouveau terrain de prospection, radicalement différent des sites naturels protégés, ne manque en effet pas d’attraits faunistiques comme floristiques. De plus en plus de naturalistes s’immergent par conséquent dans ces environnements urbains, décrivant une biodiversité souvent passée inaperçue pendant des décennies : sur la liste de diffusion « ornithologie urbaine », tout un réseau de passionnés y rapportent leurs observations, discutent de l’influence de ces milieux sur les populations d’oiseaux, ou relayent l’avancée d’inventaires. Un terreau fécond d’échanges qui vient ébranler la vision terne d’une nature bannie de nos cités !

JPG - 19.4 ko
Une mouette rieuse vole vers Notre-Dame de Paris
Crédits : F. Malher

Pour cette première interview, nous sommes allé à la rencontre de Frédéric Malher, modérateur du groupe « ornithologie urbaine ». Cet enseignant de 55 ans, connu des ornithologues français pour ses travaux sur les Hirondelles de rivage (Alauda 2003) et les oiseaux leuciques (Alauda 2003, L’oiseau-Magazine 2004), a lancé en 2002 cette liste de diffusion qu’il administre. Depuis lors, il arpente la région parisienne, observant les surprenantes adaptations de ces oiseau citadins ... Propos recueillis par G. Calu.

 Comment en êtes-vous venu à vous intéresser à l’ornithologie urbaine ?

F. Malher : Mon intérêt pour l’ornithologie urbaine est en grande partie une réponse à une nécessité, vus mes lieux de vie et de travail, mais aussi un réel intérêt pour l’adaptation de l’oiseau à la ville : en travaillant en Algérie il y a 25 ans, j’avais déjà remarqué que certaines espèces étaient bien adaptées à la ville en Algérie (Martinet à ventre blanc) et pas certaines autres (Choucas et Rougequeue noir) à l’inverse de la situation française (depuis, cela change pour le MAVB en France). L’urbanisation des oiseaux est un vrai problème biologique, il n’y a qu’en France que l’écologie urbaine est si peu développée : il y a - par exemple - une revue italienne appelée "Ecologia urbana", dirigée d’ailleurs par un ornithologue... En plus du sujet sérieux de l’adaptation des oiseaux à la ville, le côté surprenant de certaines observations urbaines ajoute du piment à la "spécialité" : le Tichodrome du Panthéon de fevrier 2004 restera dans la mémoire de ceux qui ont vécu l’histoire comme un grand moment de l’ornitho urbaine et de ses prolongements humains.....Il a d’ailleurs permis les premiers contacts qui ont débouché sur le lancement du projet d’Atlas des Oiseaux Nicheurs de Paris par le Corif !

 La liste de diffusion "ornithologie urbaine" permet de se rendre compte de la diversité de l’avifaune présente dans les milieux urbains et semi-urbains. Comment peut s’expliquer cet attrait des oiseaux pour les villes ?

Il faut peut-être préciser ce que l’on entend par "l’attrait des oiseaux pour les villes". En fait, la ville est un milieu assez pauvre en espèces animales : 50 à 60 espèces d’oiseaux pour une surface de 100km2 environ (cas de Paris, Londres et Berlin - si on se restreint aux zones vraiment urbaines des 2 dernières villes) : on trouve par exemple entre 90 et 120 espèces nicheuses sur une surface à peine plus grande dans une région de prés, forêts et d’étangs (près du lac du Der en Champagne). On ne peut comparer la ville qu’avec des milieux variés car c’est aussi un ensemble de milieux très différents (forestier, rupestre, friches, pièces d’eau). En revanche, on trouve en ville des densités souvent très importantes. C’est surtout parce qu’ il y a une quantité de nourriture disponible très importante. On dit aussi qu’il y a peu de prédateurs (et pas de chasseurs !), mais c’est en train de changer avec l’arrivée des corvidés (corneilles en particulier), de l’épervier et maintenant du faucon pèlerin. Il ne faut pas oublier non plus l’impact très important du chat en milieu urbain (comme à la campagne). D’autres caractéristiques facilitent la vie des oiseaux, en particulier une température plus élevée de quelques degrés que la banlieue, surtout en hiver. D’où une plus grande sédentarité et une plus grande précocité de la nidification.

 Peut-on dire que l’homme influe alors directement sur la dynamique et la répartition des espèces qu’il côtoie ?

C’est surtout à la campagne que cela se voit, et de manière négative en général ... La ville a permis dans quelques cas la prolifération ou au moins l’extension de certaines espèces d’oiseaux : cela s’est passé il y a très longtemps (sans parler du Moineau domestique qui s’est adapté à l’Homme avant même l’apparition de la ville....) pour le martinet et l’hirondelle de fenêtre, espèces qui devaient être limitées aux falaises, plus récemment pour les goélands argenté et leucophée. En hivernage, la ville accueille parfois des dortoirs d’étourneaux mais il faudrait savoir si cela provoque une augmentation des effectifs nicheurs dans les régions de nidification . Pour l’avenir, l’Homme pourrait faire un effort pour ne pas faire disparaître l’effet positif de la ville, par exemple en évitant de détruire les nids d’hirondelles, en ménageant des espaces pour nicher lors des rénovations des immeubles (catastrophiques pour le moineau et les martinets), en gardant quelques endroits en friche, etc.

 L’Atlas des Oiseaux Nicheurs de Paris donne un "coup de projecteur" naturaliste sur la biodiversité urbaine ; est-ce la première expérience de ce type en France ?

Non, c’est - à ma connaissance - la deuxième : Douai a commencé le travail un an avant Paris ! Il faut souligner le retard énorme de l’ornithologie urbaine française par rapport au reste de l’Europe : en Italie, 23 villes importantes ont leur Atlas. Londres, Bruxelles et Berlin en sont à leur 2ème atlas, 10 ou 15 ans après leur premier ...

JPG - 24.9 ko
Un Héron cendré à Bercy
Crédits : F. Malher

 Les décideurs ont-ils aujourd’hui conscience de cette biodiversité urbaine ?

En général non : leurs soucis principaux sont la rationalité de l’aménagement (y compris financièrement) et ... la propreté : de l’herbe "folle" ça fait sale, des fientes sous un nid c’est horrible et il faut boucher tous les trous ! On ne se préoccupe pas de savoir si ça élimine des sites de nidification. Je me doute qu’on ne peut pas conserver des hectares de friches industrielles dans Paris au prix où est le mètre carré ... Il y a pourtant des solutions qui permettent - par exemple - d’isoler une maison tout en ménageant des sites de nidification pour le moineau, le martinet ou un abri pour la chauve-souris. On peut aussi maintenir des corridors de verdure pour "désenclaver" les îlots de verdure urbains. Les choses commencent cependant à changer : la Ville de Paris vient de signer une Charte de la Biodiversité . Elle introduit des contraintes de protection de zones naturelles dans les projets d’aménagements comme par exemple avec la SNCF sur le devenir de la Petite Ceinture. Il ne reste qu’à espérer que ces bonnes dispositions se concrétisent et s’étendent à d’autres villes ...

 L’oiseau en ville, est-ce également un moyen de sensibilisation du grand public à la nature et à sa préservation ?

Des études ont montré que plus un enfant a de contacts (au sens le plus concret du terme) avec la nature et ses occupants, plus l’adulte qu’il deviendra sera sensibilisé à la protection de la nature. Les mêmes études montrent que son bien-être général en est aussi amélioré ... Malheureusement, on a aussi montré que dans une ville la majorité de la population est éloignée de la diversité biologique, seule une minorité, souvent plus aisée, bénéficie d’une biodiversité satisfaisante dans son environnement proche (Turner, Nakamura et Dinetti 2004 - Biosciences vol 54 n°6).

Je souhaiterais revenir sur l’intérêt de l’ornithologie urbaine : ce n’est pas qu’un agréable passe-temps pour « ornitho » obligé de rester en ville ! Cela prend en charge de réels problèmes biologiques, ne serait-ce que la cause et les mécanismes du mouvement actuel d’urbanisation d’un certain nombre d’espèces. Il n’est pour s’en convaincre que de voir la quantité de travaux publiés sur ce sujet (ou d’autres tout aussi urbains) aux USA, en Italie, en Pologne, etc. Malheureusement, en France, beaucoup d’ornithologues pensent encore que les oiseaux n’existent qu’à plus de 50 km de la ville....mais c’est en train de changer !

Un sujet qui a été fort médiatisé prouve qu’on est très loin de connaître toutes les particularités de la vie des oiseaux en ville : le Moineau domestique a quasiment disparu ou est en train de disparaître du centre de Londres, Amsterdam, Hambourg et de nombreuses autres villes. Malgré des dizaines de travaux et de suivis dans plusieurs pays, on ne comprend toujours pas pourquoi il disparaît dans ces villes et pas dans d’autres (Berlin, Bristol, Manchester ...). Pour Paris, on ne sait même pas encore quelle est l’évolution de l’espèce, l’étude est en cours ... Cependant, l’ornithologie urbaine est aussi une activité très agréable : les oiseaux sont beaucoup plus confiants que dans la nature et on peut donc les observer plus facilement. Pour démarrer l’ornithologie, c’est un moyen bien pratique !


 
Merci à Frédéric Malher pour avoir bien voulu participer à cette première interview.

Citer cet article :

Guillaume Calu (2007). Interview de Frédéric Malher : l’ornithologie urbaine française prend son envol. SpectroSciences http://www.spectrosciences.com/spip.php?article62.

Imprimer cet article

 

Commentaires
Répondre à cet article

 

 
Ecologie & Environnement
04/02/2009 : La Loire, milieu naturel ? Impact des activités anthropiques sur le fleuve
07/01/2009 : La gestion des prairies alluviales
08/10/2008 : Une démarche écologique pour produire de l’habitat : la boucle verte
21/11/2007 : Fertiliser les océans contre le changement climatique : vrai ou fausse « bonne idée » ?
26/09/2007 : Agrocarburants : un bilan environnemental décevant ?
Accès base de données de la rubrique Ecologie & Environnement
 
Quid novi ?

09/02/2010 : Effets de l’acidification des océans sur l’assimilation du fer par le phytoplancton
La hausse des teneurs en CO2 dans l’atmosphère risque d’entraîner une acidification des océans. Les changements chimiques provoqués par ce phénomène d’origine anthropique auront vraisemblablement de multiples répercussions sur la biodiversité marine.
L’acidification des océans changerait ainsi (...)

08/09/2009 : Géo-Ingénierie : et si c’était la bonne ?
Parmi les myriades de solutions technologiques proposée par la géo-ingénierie face aux effets de plus en plus pressants du réchauffement climatique, il en est de moins fantaisistes que d’autres. Un rapport de l’Institut des ingénieurs mécaniques britannique publié le mois dernier en (...)
 
© SpectroSciences 2005-2010. Site développé à partir de SPIP. Squelette créé par Guillaume pour SpectroSciences. Ce site fait l'objet d'une déclaration auprès de la CNIL (n°1137700). Les textes et images sont les propriétés exclusives de Spectrosciences et de leurs auteurs, sauf crédits explicites. Tous droits de reproduction réservés.