La fin pronostiquée des stocks de pêche changera-t-elle la production halieutique mondiale ?
Un travail d’analyse des données mondiales
Worm et ses collègues sont arrivés à cette conclusion par l’analyse de plus de 50 ans de données sur la pêche, collectées par le Sea Around Us Project (une base de données de 500 millions d’entrées listant les taux de pêche mondiaux) de l’Université de Vancouver. En modélisant ces données, ils ont montré qu’en 200 ans la biodiversité côtière avait fait une chute précipitée, accompagnée d’une dégradation de la qualité environnementale des côtes, d’une augmentation des efflorescences d’algues toxiques et des inondations côtières ainsi que de la mort des poissons. L’analyse de ces données pour de larges écosystèmes marins indique que 29% des stocks de fruits de mer disponible en 1950 s’est déjà effondré en 2003, et que le reste devrait également disparaître d’ici 2048 ...
Heureusement, les analyses de Worm montrent que certains efforts régionaux actuels de conservation ont permis d’inverser la tendance. Une lueur d’espoir quant à la gestion des pêcheries et à la conservation de la ressource. "Je suis convaincu que nous n’allons pas perdre 100% des ressources en 2048 car nous allons changer les choses bien avant celà" a-t-il déclaré aux journalistes de la revue Nature.

Le poisson, bientôt absent de nos assiettes ?
Photographie S. Calu 2004
Le point d’effondrement
Pour Steve Murawski, scientifique en chef travaillant au US National Oceanographic and Atmospheric Administration’s Fisheries Service, la protection des stocks de pêche ne fait aucun doute. Mais il se montre plus réservé sur la définition "d’effondrement" que propose l’équipe de Worm dans leur publication. Ce point d’effondrement correspond au point pour lequel le rendement d’une pêche plonge en-dessous de 10% de son maximum historique. Pour Murawski, cette notion ne reflèterait pas exactement la réalité des pêcheries. "Ce n’est pas une bonne mesure de ce que les stocks en bonne santé devraient être. Dans de nombreux cas ces fortes prises ont eu lieu parce qu’il s’agissait d’une sur-pêche dramatique du stock". Dans ces conditions, une pêcherie ayant connue une période de sur-pêche avant un retour à une situation stable maintenue par des prises en plus faible quantité pourrait être perçue comme un effondrement, ce qui constituerait une interprétation faussée. Tout en concédant ce point, Worm maintient cependant sa position sur l’analyse globale des pêcheries. Il précise ainsi que la tendance globale qui se dégage de ces données reste claire même si la date de l’effondrement mondial des stocks de fruits de mer peut être soumise à variation.
Crise annoncée ou mauvais scénario catastrophe ?
Une autre note sceptique a été émise par la FAO qui estime, dans une déclaration à l’agence AFP, que si la situation actuelle mondiale de conservation des espèces d’intérêt halieutique est inacceptable, le scénario publié par Worm et son équipe reste improbable. Serge Garcia, directeur de la division halieutique de la FAO, estime ainsi que l’extrapolation réalisée sur les données collectées par l’équipe est "statistiquement dangereuse". Selon lui :"Elle implique une conduite irresponsable de toutes les industries et des gouvernements pendant quatre décennies et il faudrait un incroyable niveau d’apathie de tous les citoyens du monde pour que cela survienne".
Pour cet expert, la FAO a déjà sonné l’alarme depuis la moitié des années 80 et nuance les données mondiales, en faisant remarquer que la situation actuelle montre des signes contradictoires de progrès (dans un petit nombre de pays développés) ou une stagnation (dans les autres pays développés). "Le problème le plus grave se trouve dans les pays en voie de développement où les gouvernements n’ont pas les moyens d’appliquer les politiques de conservation nécessaire", ajoute t’il.
Une situation en progrès ? L’expert de la FAO note parmi les signes positifs de la prise de conscience du problème de la surpêche, l’adoption en 2001 par les membres de la FAO d’un Code de conduite pour une pêche responsable ainsi que la mise en oeuvre d’un accord sur une pêche plus respectueuse des écosystèmes.
"La Commission générale pour la pêche en Méditerranée a interdit le chalutage à plus de 1.000 mètres de profondeur. Des armements de pêche ont accepté la protection des profondeurs de grandes zones de l’océan Indien. Il s’agit là de signes encourageants même si nous préfèrerions des progrès plus rapides" estime en guise d’exemple Mr. Garcia.
Le cas des pêcheries d’eaux profondes

Pêche en eaux profondes de l’Empereur (Hoplostethus atlanticus)
© Australian Fisheries Management Authority.
Le chalutage de grand fond est actuellement connu pour être l’une des formes de pêche les plus dévastatrice. Cette pêche consiste à traîner à plus de 1000 m de profondeur un long filet muni de rouleaux ou de soufflets d’acier qui labourent littéralement les fonds marins, provoquant des dommages irrémédiables sur le milieu. Notamment, l’impact de cette technique sur les coraux d’eau froide, qui ne grandissent que de 0,4 à 2,5 cm par an, est considérable. La recolonisation des récifs coraliens détruits par le passage du chalut pourrait ainsi prendre des décennies, voire des siècles. Il en va de même pour les poissons des grandes profondeurs dont le renouvellement de populations est extrêmement lent du fait d’une croissance lente et d’une maturité sexuelle tardive ; ce qui les rend particulièrement vulnérables à l’exploitation.
Aujourd’hui se pose la question de la nécessité de ce type de pêche : la Coalition pour la conservation des profondeurs océaniques (DSCC) rapporte en effet que le chalutage de grand fond n’est pratiqué à plein temps que par une flotte réduite d’à peine 200 bateaux dans le monde, constituée majoritairement de russes et d’européens. De plus, selon l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), les apports de ces chalutages d’eau profonde ne constitueraient que 0,5 % des prises mondiales de poissons.
Face à ce problème majeur, l’assemblée générale de l’ONU examinera cet automne un projet de moratoire sur le chalutage de grand fond. Cet examen s’inscrit notamment à la suite d’une campagne menée de front par des scientifiques et des pays du Pacifique en faveur d’un moratoire international sur cette pratique. Les Etats-Unis, le Japon, la Norvège, l’Australie, et l’état insulaire de Palau ont d’ors et déjà interdit le chalutage de fond dans leurs eaux. Cette interdiction ne prend cependant pas en compte les eaux internationales qui échappent encore à toute juridiction. A ce propos, l’Australie défend l’idée d’une interdiction totale du chalutage de fond dans ces zones particulières et souhaiterait voir imposer à toutes les organisations nationales de la pêche le respect de cette interdiction dans leurs zones d’ici à fin 2007.
Plus réticente face à ce projet, l’Union Européenne projette pour le moment un appui du moratoire au cas par cas. Longtemps restée sans réglementation, la pêche des espèces d’eaux profondes en Europe avait finalement été soumise en 2003 à un système de quotas basés sur l’état des stocks estimés par le Conseil international pour l’exploration de la mer (CIEM).
Début 2006, la commission européenne a fait un nouveau pas en projetant un renforcement de la protection des stocks d’eau profonde par l’adoption d’une proposition sur les totaux admissibles de capture (TAC). Cette proposition inclue une réduction significative des TAC pour les stocks les plus menacés tels que les requins, les sabres noirs, les lingues bleues ou les brosmes. La Commission projette ainsi de réduire les captures de ces espèces d’un tiers en 2007 et d’autant en 2008.
L’aquaculture, une solution à long terme ?
S’il nous faut protéger les stocks de pêche, la demande mondiale n’évolue pas en diminuant et nécessite une augmentation de la production actuelle aquacole. Actuellement, 43% des poissons consommés dans le monde proviennent de cette filière. S. Garcia, expert à la FAO, estime que la demande mondiale en poissons atteindra les 180 millions de tonnes en 2030. Pour répondre à cette demande sans augmenter les prises actuelles (95 millions de tonnes par an), il faudrait doubler la production actuelle aquacole (45,5 millions de tonnes) ce qui soulève des questions sur l’approvisionnement en nourriture de ces poissons d’élevage (les prises de pêche constituent justement la matière première pour l’alimentation des espèces aquacoles !) et laisse présager des effets négatifs significatifs sur l’environnement ...
La demande annoncée nécessite donc une amélioration technologique et agronomique de l’aquaculture. Françoise Medale, directrice de recherche à l’INRA, indique que l’aquaculture doit « non seulement compenser la diminution des débarquements de pêche, mais également couvrir l’augmentation de la demande liée à la croissance démographique ». Le premier problème à résoudre est donc de trouver des aliments de substitution aux farines et huiles de poissons, l’utilisation de farines animales marines pour l’élevage ayant été préférée aux autres farines animales suite à la crise de la "vache folle", une limitation des pêches minotières ne pourrait qu’entraîner une compétition acharnée entre aquaculteurs et éleveurs terriens pour s’approprier cette ressource limitée. Mais comment nourrir efficacement les poissons d’élevage sans utiliser ces aliments traditionnels ? L’Inra travaille actuellement sur des aliments végétaux de substitution. Mais la digestibilité et l’assimilation de ces nouveaux aliments chez des poissons carnivores restent encore discutées. Second problème lié à l’alimentation, la dispersion des granulés non consommés pose des problèmes environnementaux : tombant des cages en mer ou en rivières pour se déposer sur les fond, ils sont dégradés par des micro-organismes consommateurs d’oxygène, ce qui peut entraîner des dystrophies ou des proliférations d’algues, parfois toxiques. Là encore, de nouveaux systèmes de vidéosurveillance permettent de stopper l’apport de granulés lorsqu’ils ne sont plus consommés. Enfin, une dernière pollution, d’ordre biologique, est régulièrement soulevée : la plupart des espèces aquacoles étant élevées hors de leur aire de répartition naturelle, les risques de fuite de ces poissons d’élevage peuvent peser sur les écosystèmes, et constituer une menace pour les espèces autochtones.
Sources :
Dépêches d’agence AFP, site internet de la FAO, Nature.com .