La plus grosse difficulté, pour un auteur scientifique cherchant à publier un ouvrage grand publique, reste de concilier néophytes et connaisseurs.
Les premiers, avides de connaissance ou curieux de nature, chercheront à compléter leur culture générale par la lecture de ces ouvrages. Ils seront particulièrement sensibles aux parutions des plus grands scientifiques, peut-être considèrent-ils que dans le monde de l’édition scientifique, seule la notoriété sert de label de qualité.
Les seconds, quant à eux, traqueront plus l’innovation philosophique, la nouveauté justifiant à leurs yeux ce pavé fraîchement imprimé. Gare à l’auteur s’il commet des erreurs ou des inexactitudes dans sa prose, l’initié ne sera pas aussi laxiste que le néophyte, et tiquera lorsque l’exactitude sera sacrifiée sur l’autel de la vulgarisation.
C’est avec cette approche, toute subjective, que je me suis emparé du recueil de Francis Hallé, espérant fort que le texte tienne les promesses d’une quatrième de couverture pour le moins aguichante. Pensez donc ! Notre éditeur marque d’entrée de jeu le ton : « A l’heure où les grands programmes d’étude du génome humain drainent la majeure partie des crédits de la biologie, où les biologistes, en somme, « se regardent le nombril », un botaniste tente de rétablir un salutaire équilibre ».
La question se pose donc, quel équilibre nous propose donc le professeur Hallé ? Partant du monde végétal, l’auteur cherche à relier deux univers à première vue radicalement différents : le végétal et l’animal. Qu’est-ce que le végétal ? « Un « être collectif », fixe, de grande surface externe, [...] concentrant l’énergie » et qui s’oppose, de se fait, aux animaux, « individus mobiles de petite taille, [...] dispersant l’énergie ». Par ce prétexte premier, c’est une vision innovante de la biologie que l’auteur va chercher à nous exposer.
Tout au long de ce recueil, l’auteur n’aura de cesse de comparer le monde animal, si longtemps utilisé comme "référent" en physiologie, à un monde végétal, surprenant, encore trop méconnu, pour mieux dire mal connu.
Quelle vision a-t-on aujourd’hui des plantes ? Organismes omniprésents, elles sont à la base de notre alimentation, de nos sociétés et de notre culture. Mais pourtant nous ne les voyons à peine. Aveuglés par l’oiseau , nous oublions la branche sur laquelle il s’est posé. Francis Hallé relève avec un certain humour cette contradiction première, et ne manque pas de commencer son exposé par un rapide état des lieux de notre considération pour ce règne dont nous dépendons tant !
Dans cet essai, l’auteur va nous mener dans un voyage surprenant au coeur du monde végétal. Tous les aspects sont détaillés. La forme, d’abord, et la symétrie ; éléments essentiels dans l’architecture du Vivant, trop souvent négligés dans les enseignements universitaires. Mais aussi la cellule végétale, sa biochimie, capables d’inspirer les plus doux rêves amoureux comme de donner la mort, la génétique et l’évolution, dont découlent la diversité, et enfin l’écologie végétale.
A l’heure où la Botanique s’étiole dans des considérations phytosociologiques pédantes, où la génomique et la production végétale prennent le dessus dans le domaine des Sciences Végétales, le livre de Francis Hallé est une véritable bouée de sauvetage. Hymne vibrant, l’auteur sait instruire le néophyte et convaincre l’initié. Il ouvre à lui seul des axes de réflexion peu mis en valeur par les revues traditionnelles, et rappelle avec force combien les Plantes jouent un rôle primordial, autant dans la nature que pour l’Homme.
Francis Hallé - Eloge de la Plante. pour une nouvelle biologie - Éditions Seuil - 1999